..Il me semble que
beaucoup dartistes, dont je fais partie assurément, sont
orientés vers lart par une sorte de curiosité visuelle
insatiable éprouvée dans lenfance : par leur
soif juvénile de sensations visuelles et par le plaisir quils
en tirent. Tant quon est jeune, ce plaisir se prend nimporte
où. Ainsi, je pourrais à linstant me mettre à
dessiner les motifs dune robe pendue dans le placard de ma mère
quand jétais petite, ou ceux du carrelage de la cuisine.
Mais plus tard, pour peu que lon sintéresse vraiment
à la création plastique, on va sinstruire sur son
histoire, et linstruction est inévitablement un mécanisme
sélectif : ceci mérite lattention, cela, non.
Ceci est de lart, notez-le sur vos tablettes, cela nest
que décoration, veuillez le laisser de côté. Linstruction
autodidacte ou officielle contribue largement, pour le meilleur ou pour
le pire, à faire de vous lartiste que vous deviendrez éventuellement.
..Jai
grandi à New York, une des capitales de la modernité et
je passaismon temps au Museum of Modern
Art. À lépoque où je me suis inscrite dans
une école dart, le programme portait essentiellement sur
les principes esthétiques du modernisme. Par conséquent,
lhistoire du formalisme moderne, les conceptions qui le sous-tendent,
son insistance sur lacte créatif et sur lanalyse
plastique, toutes ces choses sont comme une seconde nature pour moi,
elles se sont gravées à jamais dans ma façon de
penser. En même temps, comme beaucoup dautres artistes de
ma génération, jétais très gênée
par les choix inhérents à lenseignement formaliste,
qui semblait totalement vicié à la base en tant que système
dinclusion et dexclusion. On ma toujours appris que
le seul véritable sujet de lart, cétait lart
lui-même. Or, de toute évidence, il y a bien plus de sujets
à traiter que nen prévoit cette théorie.
.
.. Depuis
le début de ma carrière, je mintéresse aux
idées sur les rapports entre lart et la culture, sur les
relations de culture à culture et dhomme à homme.
Mes uvres ont pris des formes variables : installations,
créations utilisant la photographie et diverses recherches autour
dun axe conceptuel. Mais jutilise surtout des matériaux
comme le coton, la soie, la laine, la toile fine, tout ce qui est lié
à la broderie, au tricot et autres ouvrages dits de dames. Pour
moi, le recours à ces techniques véhicule tout un message
sexué par des moyens très ambitieux sur le plan plastique
et intellectuel. Et cest là que mon éducation me
rattrape, parce que lattention accordée aux propriétés
des matériaux concrets et à leurs connotations cadre parfaitement
avec lenseignement formaliste. Du seul fait que le choix des matériaux
répond à des critères différents, cest
tout un champ nouveau qui souvre à la pensée. En
tout état de cause, « Chez soi & dans le
monde » représente dune certaine façon
un retour du refoulé : on y voit resurgir les préoccupations
formalistes, alors même quil sagit, entre autres,
de dénoncer leurs limites.
..
Le thème des uvres récentes est le noir et blanc.
Ces couleurs ou plutôt ces lieux où la couleur disparaît
aux deux extrémités opposées de la gamme
éveillent toute une série de résonances dans lhistoire
du modernisme, dont nul nignore quil sest attaché
à épurer la palette de lartiste, soit en la réduisant
aux tons primaires, soit, parfois, en éliminant (presque) totalement
la couleur. Bien sûr, cest un raccourci simplificateur pour
un siècle dart, qui fut heureusement beaucoup plus varié
que ses acteurs ne voulaient le reconnaître à lépoque.
Mais ce nest pas le lieu de revenir sur le révisionnisme
de ces dernières années. Je me bornerai à signaler
quavant lapparition de ce révisionnisme, jai
étudié auprès dAd Reinhardt, surnommé
le « moine noir » pour sa quête quasi mystique
du tableau suprême et définitif du modernisme : un
tableau purement rétinien, sans autre contenu que la sensation
visuelle. Les dernières uvres de Reinhardt étaient
évidemment (presque) exclusivement noires.
..
Il va de soi que limportance de la non-couleur (le noir, le blanc
et toutes les nuances de gris intermédiaires) dans le modernisme
ne concerne pas seulement Reinhardt. Pour ne citer quun ou deux
exemples, je songe notamment au feutre et au métal des minimalistes,
qui considéraient la couleur comme un revêtement vulgaire,
et sen passaient le plus souvent, dans la mesure où elle
nétait pas inhérente au matériau. Je pense
aussi à lenvironnement de lart moderniste :
lespace dexposition en forme de cube blanc, conçu
pour gommer la perception de lhistoire, la perception du corps,
au profit dune esthétique intemporelle coupée des
basses réalités de la vie. Le mur blanc, la toile blanche,
la page blanche, toutes ces notions taraudent la pensée moderniste.
..
Dans cette fin de siècle artistique pluraliste, éclectique,
profondément marquée par le popart, par lart
conceptuel, par laprès-guerre du Vietnam et bien dautres
choses encore , le projet dexplorer une question esthétique
aussi élémentaire que le choix de la couleur semble presque
saugrenu. Pourtant, cest un choix lourd de conséquences
métaphoriques et stratégiques. Les libres associations
à partir du « blanc » pourraient donner
chez un analysant : lhôpital et linfirmière,
lhygiène, le ménage, la lessive, plus blanc que
blanc, plus propre que propre. Lespace domestique intérieur
anhistorique, traditionnellement dévolu aux femmes. Lexclusion
du décoratif, qui est du côté du féminin.
Lexclusion de la sexualité, en particulier féminine,
et lidéalisation du virginal, immaculé, intact,
désexualisé, pur. Ce qui est mort, inanimé. La
neige et la glace, le froid par opposition à la chaleur, le nord
par opposition au sud, lesprit par opposition au corps. Lintelligence
abstraite. Lélimination de la couleur, un langage de répression
et doccultation. Passer au blanc, camoufler un secret (sous leffaceur
blanc qui recouvre tout). Les aveux qui lavent la conscience. Le colonialisme
et le sentiment de supériorité raciale qui incitait les
Anglais de lère victorienne à parler du « devoir
des Blancs », cest-à-dire leur mission, ou responsabilité,
de diriger le monde. Les blancs sur la carte de géographie, linconnu.
La prétention à la neutralité, la prétention
à la perfection. Le silence, le désert, la vacuité,
le désespoir.
..
Prenez le « noir » pour la séance danalyse,
et vous obtenez une liste tout aussi longue. Ainsi, les plus anciens
abécédaires présentés dans « At
Home & in the World » repèrent quelques idées
sur les travaux daiguille en proposant un florilège des
multiples manifestations de ce motif dans la littérature et les
arts plastiques, tandis que les broderies plus récentes, sur
le thème du noir et blanc, peuvent aborder par ce biais toutes
les choses dont un artiste comme Reinhardt croyait se débarrasser
en réduisant de plus en plus sa palette : la politique,
la race, la sexualité, la culture, la société.
..
Ce serait trop long de retracer en détail la réalisation
des tableaux brodés, et je ne suis même pas sûre
de pouvoir le faire. Jespère que les uvres parlent
delles-mêmes. Mais comme je suis toujours curieuse de savoir
ce que les artistes disent de leurs méthodes de travail, je vais
essayer maintenant de préciser certaines choses auxquelles jai
pensé en créant les tableaux brodés en noir et
blanc. Je les imaginais placés dans un certain ordre logique,
qui irait de la littérature à lart, puis à
la race, et reviendrait à la littérature, puis à
lart et ainsi de suite. Le parcours commence par le roman dEdith
Wharton décrivant la Nouvelle-Angleterre en hiver, avec deux
citations qui opposent la froide « immensité monotone »
du dehors à la scène dintérieur, où
un homme et une femme se tiennent chaud par leur simple présence.
Le passage que jai choisi glisse une métaphore sexuelle
dans le portrait dune femme à sa couture. Jai donné
à cette uvre un format long et étroit pour traduire
lisolement de la maison. Chaud dedans, froid dehors : chez
soi et dans le monde.
..
Luvre suivante réunit
des extraits dun conte dHerman Melville, « Le
Tartare des jeunes filles », et dun roman de Thomas
Hardy, Tess dUrberville. Melville a situé son récit
dans une usine de papeterie, où des femmes blanches plient des
feuilles blanches. Thomas Hardy raconte lhistoire dun destin
inscrit dans la chair dune femme. Lun et lautre nous
parlent décriture ou dinscription sur une surface
blanche qui se confond avec le corps féminin, reprenant là
encore un thème implicitement ou explicitement sexuel. Le motif
sinspire dune broderie de deuil du XIXe siècle, comme
les femmes en réalisaient autrefois dans les moments de profonde
affliction. Pour la dernière uvre de cette série
littéraire, javais remarqué que les héroïnes
tragiques portent souvent du blanc, et Wilkie Collins sen est
même servi pour le titre de son roman La Dame en blanc. Jai
pris quelques exemples : la demoiselle dEscalot de la légende
arthurienne (prénommée Elaine dans le poème de
Tennyson, pour la petite histoire), que javais déjà
évoquée dans une uvre plus ancienne également
exposée ici, et Ophélie, la fiancée dHamlet,
vue par Rimbaud. Un extrait dune comédie de Richard Sheridan
complète le tout.
..
La suite de lexposition nous mène de la littérature
à lart. La démarche de Lawrence Weiner illustre
ce que lon a appelé la dématérialisation
de lobjet dart entre les années 1960 et 1970. Je
me suis approprié trois uvres de Weiner qui donnent des
indications écrites pour réaliser un objet concret, au
lieu de présenter lobjet lui-même. Dans ces uvres,
les mots remplacent les actes de la création artistique. Elles
reposent sur lidée, voire sur la réalité
matérielle, de lespace dexposition conçu comme
un cube blanc, ou une page blanche sur laquelle Weiner écrit.
Les broderies correspondantes représentent aussi un clin dil
à la conception formaliste de la création de tableaux.
Chacune se compose en fait de deux rectangles, lun blanc et lautre
gris, mais dans ce contexte, le spectateur ne peut sempêcher
de les assimiler à un mur et un sol, dautant que je me
suis procuré un morceau de toile couleur ciment.
..
Sampler (Optic White) reproduit en broderie le White Brushstroke 1 de
Roy Lichtenstein, datant de 1965. En peignant ces images de coups de
pinceaux, Lichtenstein a déconstruit un des grands symboles de
la génération précédente, car les expressionnistes
abstraits et leurs disciples voyaient dans le geste spontané
de la main sur la toile lacte de création suprême.
Cette idée, Lichtenstein la retournée comme un gant
en transcrivant le coup de pinceau sous une forme visiblement préméditée
et minutieuse. Ma version est encore plus minutieuse. Lichtenstein a
aussi remis en cause la notion de spontanéité par ses
allusions aux procédés industriels, quand il a peint les
points de trame de limage imprimée. Jai restitué
ces points de trame dans le tableau brodé. De fait, la broderie
partage avec la similigravure et avec limage de télévision
transcodée en pixels la propriété de se
composer de minuscules fragments soigneusement agencés. Dès
quon voit cet aspect des choses, on commence à sinterroger
sur la production dimages en général, et sur la
valeur relative attribuée à ses différentes techniques
en particulier. Cest un thème que javais déjà
abordé dans les années 1980, quand javais tricoté
des reproductions de photographies.
..
Sampler (White) recouvre une vaste période de lart du XXe
siècle. Des copies brodées daprès des uvres
blanches de Jasper Johns, dAgnes Martin et de Robert Rauschenberg
voisinent avec des citations de Theo van Doesburg, Le Corbusier, Casimir
Malévitch et Robert Ryman, pour offrir un tour dhorizon
des idées modernistes sur le blanc, sa pureté, sa transcendance,
sa modernité et sa neutralité. En guise de commentaire
sur ces idées, jai ajouté un ensemble de motifs
traditionnels provenant dabécédaires brodés
en blanc sur blanc longtemps avant le début de lère
moderniste. La dernière uvres de cette série sur
lart imite un tableau célèbre de Marcel Broodthaers,
daprès Un coup de dés jamais nabolira le hasard
de Mallarmé. La poésie mallarméenne abonde en jeux
de miroir et de transparence, que Broodthaers a supprimés en
barrant de noir tous les mots du poème, accentuant ainsi la dimension
visuelle de cette configuration créée sur la page blanche.
Jai fait des ratures à ma façon, en reproduisant
au point de croix les traits noirs de Broodthaers. Ensuite, jai
réalisé une version sur toile noire, où les ratures
sont constituées par des rangées de toutes petites perles
blanches. Il sagissait de rendre au poème de Mallarmé
la lumière et la transparence que Broodthaers lui avait enlevées,
mais aussi de pousser plus loin les idées du poète sur
la concrétisation du langage, son projet de donner aux mots une
réalité palpable, que Broodthaers a déjà
poursuivi en faisant ressortir la forme plastique sur la page blanche.
Cette série sur lart commence donc par Lawrence Weiner
qui dématérialise la peinture et la sculpture en les transposant
dans un registre verbal, pour sachever par lopération
inverse, la matérialisation des mots, la texturisation du texte,
la transformation des chapelets de mots en rangées de perles
en relief.
..
.. Et
puis on revient à la littérature, avec Albert Camus et
Frantz Fanon. Dans Sampler (It was a very, la langue écrite se
matérialise dans la forme horizontale étirée. Je
voulais obliger le spectateur à se déplacer devant le
tableau brodé pour lire le texte. Ainsi, il va suivre physiquement
le narrateur de Camus dans sa longue promenade sur la plage à
la rencontre de lArabe, ou marcher à ses côtés
derrière le cercueil de sa mère. Il va se laisser porter
par les vagues des lignes rouges, qui reprennent le thème de
la plage et figurent en même temps des barbelés, ou plutôt
leur équivalent urbain moderne, appelé feuillard. De manière
générale, le noir et le blanc forment un contraste graphique
bien net. Là, jai voulu que le blanc, mais aussi le rouge,
éclatent sur le fond noir, avec une intensité de couleur
qui fait presque plisser les yeux, comme le narrateur de Camus ébloui
par le soleil. (Étant donné la très grande largeur
de ce tableau brodé, et son fond noir, il y a en plus les reflets
du verre de protection, et limage du spectateur qui se mire dedans.
Cette idée me plaisait aussi.) Les deux textes se situent en
Afrique du Nord, où la lumière blanche peut devenir réellement
infernale sous le soleil de midi, si bien quon essaie tout le
temps de sen protéger. Le blanc est alors aveuglant et
redoutable. Ce tableau brodé est lun de ceux qui introduisent
explicitement la notion de race dans lexposition. En fait, cest
le deuxième, puisque Sampler (Optic White), où jai
reproduit le coup de pinceau de Lichtenstein, contient une citation
du romancier noir américain Ralph Ellison, au sujet dun
Noir qui manque se noyer dans une explosion de peinture blanche... peinture
dont la blancheur est renforcée par laddition de quelques
gouttes de noir. Cette image est évidemment une métaphore
du brassage des races au États-Unis.
..
Pour Emily Dickinson, le désespoir est blanc. Ce qui est bien
triste, parce quelle reste célèbre pour ses éternelles
robes blanches. Jai couplé son poème sur limpossibilité
de vivre à deux avec limage dun il larmoyant,
trouvée dans un modèle de broderie vieux de plusieurs
siècles, qui me fait penser à un motif de Magritte, un
autre artiste qui, avec Broodthaers, hante le Palais des Beaux-Arts,
comme en témoigne une photographie ancienne conservée
aux archives. (On notera au passage que Roy Lichtenstein, Andy Warhol
et Lawrence Weiner ont tous trois exposé ici, également.)
Le poème dEmily Dickinson nous fait entrevoir que la blancheur
possède un étrange pouvoir maléfique dans la culture
américaine. Cette idée est plus clairement énoncée
par une autre broderie consacrée à Melville, qui écrivait
dans Moby Dick sur la blancheur qui « saisit lâme
dune terreur panique. » Cest la notion de race
même envisagée comme un péché originel.
..
À partir de là, le blanc atteint au sublime, et au terrifiant,
dans deux tableaux brodés où il est question des régions
les plus chaudes et les plus froides, qui sont les deux points opposés
du globe tout comme le blanc et le noir se situent aux deux extrémités
de la gamme chromatique. Je cite dabord un texte où Joseph
Conrad explique que dans son enfance, lAfrique équatoriale
était pour lui un blanc, un vide sur la carte. (Ailleurs, il
la qualifie de « cur des ténèbres »,
comme on le sait.) Jai associé ce témoignage à
une image découverte au Musée royal dAfrique centrale
de Tervuren, une image bien antérieure aux écrits de Conrad,
montrant les peuples nombreux et variés qui emplissaient véritablement
ce continent entièrement habité. La broderie suivante
évoque un autre aspect de lattrait européen pour
les contrées lointaines, en loccurrence les pôles,
domaine des icebergs, de la vacuité et du silence.
..
La dernière étape de ce circuit imaginaire à travers
les uvres récentes sinspire dun modèle
de broderie quaker du XVIIIe siècle. Les grands principes de
la doctrine quaker, « simplicité, paix, égalité »,
sont brodés en noir. Ces trois mots traduisent la forte tendance
puritaine de la culture américaine, une tendance que lon
voit réapparaître chez un artiste comme Lawrence Weiner,
ou encore dans lart minimal et aussi, je crois, dans la version
américaine du formalisme moderniste enseignée par mes
professeurs. (Je nai rien contre les quakers, soit dit par parenthèse.
Leur puritanisme a des effets totalement bénéfiques.)
Me voilà donc revenue à mon point de départ. Ad
Reinhardt parlait de « recommencer au début, toujours
la même chose », phrase que je cite dans lune
des uvres les plus anciennes de cette exposition, à côté
du monologue de Pénélope, refaisant chaque jour louvrage
de la veille. Un autre tableau brodé reproduit la devise de Marie
Stuart, reine dÉcosse et reine de France, « Dans
ma fin est mon commencement ». Cette espèce de circularité
est évidemment une composante des travaux daiguille, où
lon répète indéfiniment le même geste
pour chacun des points successifs, en repartant presque du même
endroit. Cest une activité pulsatile. Ce qui nous amène
à une autre sorte de retour, car jespère que le
spectateur, tout en suivant le trajet jalonné par les allusions
et les citations de « Chez soi & dans le monde »,
y captera un plaisir dun autre ordre : le plaisir envoûtant
que me procuraient les robes rangées dans la penderie de ma mère,
et les motifs sur les carreaux de la cuisine.
Traduit de langlais par Jeanne Bouniort